Néron le Tyran ? J-22

Tete-Neron

Dans la lignée des idées reçues, on peut noter la conviction tenace que Néron était un ignoble tyran.

Et jugez donc ! Incendiaire de Rome, tortionnaire des Chrétiens, assassin  et mégalomane, comment pourrait-on dire qu’il n’était pas un empereur abominable ?

Et pourtant…

Mais commençons par le grand incendie de Rome. Celui-ci se déclenche le 18 juillet 64 ap. J.-C. et ravage la ville durant neuf jours. Trois des quatorze régions de Rome sont entièrement détruites, sept autres endommagées. Plusieurs historiens anciens, dont Suétone et Dion Cassius, accusent l’empereur d’être à l’origine de ce sinistre. Ils rapportent ainsi que l’incendie s’est étendu dans toutes les directions sans tenir compte du vent et qu’il a repris après s’être arrêté, tandis que  des hommes ont empêché les secours d’éteindre le feu en prétendant avoir des ordres de Néron ; que des bâtiments en pierre situés à l’emplacement de la future Domus Aurea de Néron ont été rasés par des engins de guerre et non détruits par l’incendie ; que Néron s’est installé sur le toit de son palais pour jouer de la harpe tout en chantant la chute de Troie en admirant l’incendie ; et qu’il s’est chargé de l’évacuation des décombres et des cadavres uniquement pour récupérer ce qui restait dans les ruines.

Dans les faits, rien ne permet d’affirmer que Néron a bien voulu ce désastre, que Tacite présente comme le plus grand incendie jamais subi par Rome. En effet, l’incendie a très bien se répandre dans plusieurs directions sans l’aide de quiconque, et reprendre de lui-même à cause de braises. La destruction des bâtiments en pierre, que Suétone présente comme une volonté de faire de la place pour la future résidence impériale, tiendrait plus selon Tacite de la volonté de créer un espace vide pour stopper la progression du feu. De plus, les incendies à Rome, comme dans toutes les autres grandes villes antiques, étaient relativement fréquents, à cause de l’utilisation de matériaux inflammables dans les constructions combinée  à l’usage de braseros et à l’étroitesse des rues. Rien ne permet donc de conclure que l’incendie soit d’origine criminelle. D’autre part, Néron ne se trouvait pas à Rome lors du départ de l’incendie, et de nombreuses œuvres d’art qu’il appréciait ont été détruites par le feu. Enfin, Tacite reconnaît lui-même que les individus qui retardaient es secours, prétendument sur ordre de Néron, pouvaient très bien être des pillards ayant agi de leur propre chef et ayant utilisé ce prétexte pour avoir les mains libres.

Passons maintenant aux persécutions de chrétiens. Elles ne sont pas sans lien avec l’incendie de Rome, puisque Tacite nous rapporte que, voulant faire taire les rumeurs qui couraient sur son implication dans le sinistre, Néron les aurait choisis comme bouc émissaire. Les Chrétiens se prêtaient bien à ce rôle, car leur réputation à l’époque était loin d’être bonne. Tacite les qualifie d’ « hommes détestés pour leurs abominations » et d’« exécrable superstition », Suétone parle de « nouvelle et maléfique superstition ». De nombreux Chrétiens sont alors arrêtés et exécutés, selon des procédés allant du lâchage dans l’arène avec des animaux sauvages à l’emploi comme torches humaines. On devine alors une autre raison qui fait qu’aujourd’hui, Néron est communément présenté comme un monstre sanguinaire : l’historiographie chrétienne s’est employée à le présenter comme tel, le classant parmi les persécuteurs, voire comme une figure apocalyptique, une sorte d’Antéchrist.

Dans les faits, le règne de Néron n’est pas réellement un règne de persécution. Les exécutions de Chrétiens sont localisées uniquement à Rome, on n’assiste pas à l’édiction de lois instituant une chasse aux Chrétiens. D’autre part, les supplices utilisés ne peuvent servir à démontrer l’extrême cruauté de Néron : en effet, il n’est en aucun cas l’inventeur du procédé, assez atroce, consistant à crucifier des condamnés vêtus de vêtements imbibés de poix avant de les enflammer : c’était tout simplement le châtiment réservé aux incendiaires dont les méfaits avaient causé des morts.

Passons à des aspects plus généraux du règne de l’empereur : il arrive au pouvoir à 17 ans, ce qui fait de lui le plus jeune empereur depuis la fondation du régime, sans expérience militaire préalable, quasiment inconnu de l’armée. Ce trait est important : en mal d’autorité naturelle, l’empereur, angoissé, va chercher à s’imposer, parfois brutalement, ce qui peut expliquer quelques purges ayant eu lieu durant son règne.

Néron est avant tout un prince fasciné par l’Orient, et en particulier la Grèce,  qu’il proclame « libérée » en 67 ap. J.-C. De ce fait, il aura, même après sa mort, une certaine popularité dans cette partie de l’Empire, ce qui fait qu’il faut nuancer l’idée de la « mauvaise réputation » de cet empereur.

Néron était également un homme de culture : là ou certains historiens anciens raillent sa tendance à écrire des vers, Tacite nous dit qu’ils étaient loin d’être ridicules, et que Néron, sans être un immense artiste, était indéniablement doué.

C’était également un homme qui avait des projets grandioses pour Rome, qu’il rêvait de rebâtir en une « Neropolis » centrée sur son gigantesque palais, la domus aurea. De plus, sous son règne, l’empire ne s’est pas particulièrement mal porté : les campagnes militaires sont victorieuses, le gouvernement est bien assuré, et la dévaluation de la monnaie entreprise sous ce règne est un succès, malgré ce que peuvent affirmer les sources antiques selon lesquelles il aurait totalement délaissé le pouvoir.

Mais alors, si la situation était loin d’être aussi noire que ce qu’on a pu longtemps croire, comment expliquer la quasi-unanimité des sources antiques dans la détestation de Néron ? Pour le comprendre, il faut sans doute prendre en compte l’origine sociale des auteurs anciens. Tous ou presque sont des membres de l’aristocratie sénatoriale, la couche haute de la société romaine. Or, cette aristocratie a été la classe sociale la plus durement touchée par le règne de Néron. Celui-ci, qui vivait dans la crainte des complots, et pas forcément à tort, a tout naturellement soupçonné en premier lieu les Sénateurs, avec lesquels il a eu des relations exécrables pendant une partie de son règne et qui ont subi plusieurs purges…

Ces relations incroyables avec l’élite de la société romaine pourraient grandement expliquer la postérité tyranique de Néron pour l’éternité.

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